Douceur n’est pas faiblesse, un conseil de lecture

En Feldenkrais, on tourne autour de la notion de douceur, et de ce fait on se promène souvent sur une ligne de crête : d’un côté, on risque de glisser vers une certaine mièvrerie, de l’autre vers l’inaction. Quand on invite à la douceur, étrangement il y a un risque d’être désobligeant.

Lors d’un stage organisé par l’excellente consœur Joelle Minvielle, où se rencontraient des praticiens Feldenkrais et des personnes composant avec des lésions cérébrales, je me souviens de la réaction agacée d’un participant. Son AVC lui avait ôté le langage mais il avait les idées claires, alors quand une collègue animait la séance avec une voix doucereuse et le ton d’une maman qui cajole et joue avec un enfant de trois ans, l’homme qu’il était s’est rebellé et le voilà qui fait des grimaces et vocalise une sorte de « gnagnagan ».

Je l’ai pris comme un avertissement, car la collègue est compétente et sérieuse, mais elle avait momentanément quitté le côté puissant d’une leçon. Clairement, nul n’est à l’abri et je suis sûr qu’il m’arrive aussi de glisser. Alors comment trouver l’équilibre sur la ligne de crête, qui nous mènera aux aspects les plus hauts de la douceur ?

J’ai eu envie de vous écrire cet article car je lis actuellement un livre particulièrement bon sur le sujet : La Puissance de la Douceur, d’Anne Dufourmantelle. On ne résume pas un livre en quelques paragraphes, mais l’autrice balaie de nombreux aspects de la douceur qui nous rappellent sa puissance, souvent à contre-courant de ce que suggère la partie la plus volontaire de nous.

Alors pour vous donner — peut-être — envie de lire ce court livre, voici le dernier paragraphe du chapitre qui visite l’étymologie :

Après, peu à peu, la douceur va se départir de son lien avec la force, le courage et s’essayer à une participation à l’évanescence sans chair d’un monde promis à l’idéal ascétique d’une vie dédiée au Très-Haut. Coupée de la chair, la douceur se dévitalise alors pour entrer dans l’exaltation de la faiblesse.

Et pour lire tout le chapitre, c’est juste en-dessous. Bonne lecture ! 😊

Langues sources

À ce stade, il est temps d’interroger la langue. L’oubli de l’étymologie n’est pas une simple question de manque de culture, mais celle d’un rapport à la mémoire collective. C’est ignorer que les détournements, les effacements, les substitutions de sens sont aussi des instruments de censure politiques et sociétaux. Il ne s’agit pas de réhabiliter une langue « pure ». Toute pureté, on le sait, est questionnable – le lieu auquel va s’attaquer en premier lieu la perversion. En revenant à la manière dont la Grèce ancienne a pensé et nommé la douceur, c’est tout le rapport qu’entretient une communauté humaine au droit, à la justice, à la guerre, mais aussi aux valeurs dites du « cœur » qui apparaît. Et avec elle ce qu’on appelle l’humanisme. Pour les Grecs, la douceur est le contraire de l’hybris, de cette démesure qui s’empare de l’homme en proie à ce que nous appelons aujourd’hui ses « pulsions » mais elle n’est pas non plus la rigueur morale, non la douceur appartient d’une certaine manière aux dieux plus qu’aux hommes. Bien qu’elle soit tangible tout autant qu’intelligible, elle inclut le bien sans être le bien, la relation sans être une relation, le spirituel sans être un attribut divin et la matière dans sa pure réceptivité.

Douceur se dit en grec de deux manières : praotes, qui signifie douceur, amabilité. Dans les Épîtres, saint Paul évoque ainsi « l’esprit de douceur » nécessaire à l’établissement d’une communauté. La douceur concerne d’emblée la question de l’« être ensemble », le premier cercle du politique et de l’éthique. Mais la douceur se dit aussi : praüs, terme plus sensible, qui signifie débonnaire, et que la vulgate traduira en latin par : mitès (en anglais meek – pauvre et doux). Dans Les Béatitudes, on trouve : « Heureux les doux car ils régneront sur le monde. » Mitès signifie pour un fruit : mûr et tendre, pour une terre : la fertilité, pour un être : la douceur et la bonté. En latin, deux autres mots disent la douceur : suavitas, plus intellectuel ou spirituel, et dolcis, qui a donné aussi le mélodieux (pour un son), l’attractivité, la beauté (pour une chose) et le sucré (pour un aliment). Avec l’avènement de la chrétienté, le roi/messie attendu dans toute sa splendeur est remplacé par un enfant né dans la pauvreté et l’exil. Placer la royauté spirituelle au lieu de la plus grande vulnérabilité fut un coup de force sans précédent dans l’Histoire. Toutes les valeurs de mérite, de puissance, de valeur guerrière s’en trouvèrent bouleversées.

L’Antiquité grecque, centrée sur les valeurs d’héroïsme, de justice et les questions qui régissent la vie en commun, semble étrangère aux vertus « sentimentales » : L’Iliade est un poème de conquêtes, de ruse et de mort. Dans son beau livre(1), Jacqueline de Romilly montre comment avec Homère, certains mots sont apparus qui soulignent la courtoisie et la persuasion comme s’opposant à la violence. Il s’agit d’un prolongement de l’idée de justice sous forme de la clémence qui retient la main de la vengeance. Homère la fait entendre là où elle semble le moins attendue. Quand le roi Priam vient demander à Achille le corps de son fils Hector, meurtrier du plus grand ami d’Achille, ce dernier accepte, fait laver le corps du défunt et reçoit Priam à sa table. Il demande que la bataille soit suspendue assez longtemps pour que le vieux roi puisse ramener son fils à Troie. Les héros homériques les plus passionnés sont donc capables de douceur par respect. Elle ne verse dans aucune mièvrerie et s’accorde au courage.

Les valeurs de l’intime dans le monde grec étaient le seul apanage des dieux. Leurs passions, leurs trahisons, leurs états d’âme étaient commentés par les hommes qui en subissaient les conséquences iniques. Dans le théâtre d’Eschyle, les plus monstrueuses des déesses, les Érinyes, acceptent finalement de s’intégrer dans un monde où règne un dieu juste, capable d’apporter l’apaisement ; elles prennent le nom de « bienveillantes ».

Ensuite, est apparu le mot philanthropos qui se risque plus loin sur le chemin de la mansuétude. Il ne désigne plus seulement un procédé extérieur ou une manière d’agir mais une disposition universelle ; une solidarité active indépendamment des circonstances. Il exprime un sentiment de communauté devant la fragilité humaine, comme celui d’Ulysse devant la folie d’Ajax : « Le malheureux a beau être mon ennemi, j’ai pitié de lui quand je le vois ainsi plier devant le désastre. Je vois bien que nous sommes, nous tous qui vivons, rien de plus que des fantômes ou des ombres légères. » (Iliade, 1321-1326.) L’imperfection de la nature humaine longtemps considérée comme une faute ou une excuse, est devenue une source de pitié et de fraternité. Platon l’emploie dans Le Banquet à propos de l’amour quand il fait dire à Aristophane : « qu’il n’y a pas de dieu qui soit plus ami de l’homme (philanthropos) » et que ce sera un art qui aidera l’humanité. Ainsi on invoque sa philanthropie quand il est question de la générosité de Socrate dont l’enseignement était gratuit. Mais en Grèce, cette notion reste du côté de l’équité et ne va pas jusqu’au sacrifice et à l’abnégation chrétienne : « La douceur ne saurait prévaloir contre la justice et la réciprocité qu’elle exige. » (Platon, Apologie de Socrate, 189 a.)

Après, peu à peu, la douceur va se départir de son lien avec la force, le courage et s’essayer à une participation à l’évanescence sans chair d’un monde promis à l’idéal ascétique d’une vie dédiée au Très-Haut. Coupée de la chair, la douceur se dévitalise alors pour entrer dans l’exaltation de la faiblesse.

(1) Jacqueline de Romilly, La douceur dans la pensée grecque, Les Belles Lettres, Paris, 1979.

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