Il y a des conversations qui restent dans notre mémoire pendant des années, comme par exemple cette perle offerte par ce taxi au Japon : « Nous, les Japonais, nous essayons de faire un peu mieux à chaque fois, n’est-ce pas ? »
Pouf ! Il avait résumé en quelques mots ce qui expliquait la qualité de tant de choses au Japon, et une attitude qui a l’avantage complémentaire de donner un sens à toute activité. Qu’un menuisier se demande s’il peut améliorer encore un peu le tranchant de son rabot et il ne s’ennuiera jamais dans son atelier.
Cette attitude donne une atmosphère spéciale : au Japon, plus qu’ailleurs, un cappuccino sera merveilleux au goût et d’aspect, les pâtisseries frisent la perfection, les assemblages en bois sont admirables, on est certain que les taxis seront à l’heure pour nous emmener à la gare, etc.
Redonner de la place au jeu
Je prétends que cette attitude peut donner une saveur joueuse à la vie. Avez la même sensation que moi ? Quand je suis en pleine progression et que j’ai des surprises quant au degré de réussite dans une action, j’ai envie d’essayer encore. Inversement, quand j’ai l’impression de maîtriser et que je ne cherche pas plus loin, je m’endors un peu et ce n’est qu’une question de temps avant que l’activité ne me semble fade.
Quand j’ai l’intention « d’en finir avec », en vérité je démolis une source de plaisir. Quand on croit qu’on peut apprendre à courir comme si on injectait une grosse dose d’un coup et que — sitôt qu’on a l’impression que l’on sait — on ferme le dossier et on s’empresse de le poser sur une pile de « dossiers réglés », non seulement on se trompe mais on se ferme au vivant.
Ces réflexions sont particulièrement présentes depuis mes débuts en golf. Qu’est-ce qui donne envie de jouer ? Ma modeste théorie est la suivante : dès le début, il y a de beaux coups, mais il y aussi beaucoup de ratés… alors on a envie d’essayer encore, motivé que l’on est en observant ses progrès et ses échecs, forcément entremêlés.
J’ai aussi remarqué ce qui pouvait garder accro un joueur, même de très haut-niveau : il reste des surprises, des choses qu’on ne maîtrisera jamais, telle une bosse sur un green ou un coup de vent soudain, ou encore une touffe d’herbe plus résistante qu’attendu. Je crois que — loin de décourager — ces désagréments pimentent les parties et donnent une saveur joueuse à ce qui risquerait de devenir mécanique. Parfois frustrante, mais jamais ennuyeuse, et la saveur des réussites n’en est que meilleure 😊
Peut-on voir ses gestes quotidiens comme autant de jeux ?
Ma question est alors la suivante : que faudrait-il pour que nos gestes quotidiens redeviennent autant de jeux et de puzzles ? Les jeunes enfants trouvent très amusant de se lever, de s’asseoir, de rouler, de babiller, avec un sentiment de maîtrise qui va croissant.
Or, nous autres les adultes avons tendance à ne plus trouver ça amusant, puisque c’est « réglé ». On « sait » marcher, parler, etc. Mais pourquoi devrait-on se contenter d’une maîtrise modeste, comme si on jouait au tennis en se contentant de remettre la balle de l’autre côté ? Pourquoi laisse-t-on aux « pros » le soin de pousser la maîtrise plus loin que nous ? Et quand on a du mal à faire un geste parce qu’on vieillit ou qu’on est blessé, pourquoi ne verrait-on pas nos difficultés et douleurs comme des défis à relever, comme si le jeu se corsait au fil du temps ? Les jeunes jouent au basket avec un panier très grand, puis le panier diminue de taille au fil du temps et il faut viser de mieux en mieux.
Cela dit, pour que le jeu soit addictif, il faut trouver des façons de se récompenser suffisamment souvent, car un jeu où l’on ne gagne jamais nous lasse très vite. Alors quelles sont les joies corporelles dans la vie ? Une aisance délicieuse pour marcher après avoir fait une séance de Feldenkrais (forcément 😉) ? Une légèreté très agréable après une visite aux thermes ? À vous de prendre la plume : vos commentaires et suggestions sont les bienvenus pour ramener un peu de jeu dans nos vies, car le journal de 20h nous convaincrait que tout ceci est bien sérieux 😉
Une fameuse vidéo
Quand j’ai écrit ces lignes, je me suis souvenu du slogan choisi pour la conclusion de cette vidéo. Forcément, je ne le divulgue pas pour laisser un peu de jeu à cet article 😉 En tout cas, vous verrez que le réalisateur a tenté de tirer le parallèle entre la lenteur et la délicatesse d’une séance de Feldenkrais d’une part, et d’autre part la vie véloce et dynamique comme elle vient. Mais… c’est la phrase finale qui couronne le tout. Bon visionnage !
Photo de Michał Parzuchowski sur Unsplash
