Lou (le prénom a été changé) est une adorable petite fille de 10 ans, curieuse et joueuse. Mais, depuis quelques temps, elle se plaint d’une douleur à la cheville, sans qu’elle ne se soit blessée. Je rendais visite à ses parents pour leur donner des séances individuelles quand ils m’ont demandé si je pouvais aider Lou. La table de Feldenkrais dépliée et nous voilà partis vers un événement plein de joie et de mystère.

Quand une douleur vient d’une bizarrerie dans le cerveau
Nous sommes habitués à imaginer qu’une douleur « vient » des tissus : un muscle claqué, un ligament trop tiré, un os cogné, une peau brûlée, etc.
Or, s’il est nécessaire de veiller sur ces tissus et de vérifier avant tout qu’il n’y a pas de dommages physiques, Feldenkrais nous conduit ensuite à discuter avec quelque chose de plus central : l’image de soi, la perception que l’on a de son corps et de son environnement. Pendant une séance, on pose la question suivante : « si tu sens ou bouges certains endroits différemment, comment vas-tu réinventer ta façon de bouger, d’agir, de sentir ? »
Pour Lou, après avoir vérifié qu’elle allait suffisamment bien pour une séance, j’entame celle-ci de manière tranquille, en adoucissant la tension des muscles dans le pied de Lou. Quand elle découvre progressivement que son pied peut être plus libre et léger, ça l’a intéressée et sa curiosité faisait plaisir à voir. Mais c’est lorsque nous sommes tombés nez-à-nez avec une bizarrerie que quelque chose d’important est apparu : quand je lui demandais de lever l’avant du pied, elle montait les quatre orteils et descendait le gros. « Ah tiens, voilà qui est intéressant ! » me suis-je dit, et quand je lui ai demandé de lever le gros orteil, elle en était incapable. (Savez-vous le faire ? Il est probable que oui !)
En essayant de plusieurs façons, elle a senti qu’elle faisait (involontairement) cette action contraire où ses orteils semblaient ne pas s’être mis d’accord. Nous nous sommes alors lancés dans une recherche commune : par des approches variées, nous avons fini par trouver une façon qu’elle réussisse — peut-être pour la première fois depuis longtemps — à lever le gros orteil. De fil en aiguille, nous avons étendu ses aptitudes à faire bouger ce gros orteil, seul ou avec ses voisins, avec le pied-cheville, la jambe, etc. Elle semblait soulagée le jour-même, et ô joie, sa mère m’a envoyé un message il y a deux jours, qui me remerciait car Lou n’avait plus mal trois semaines après.
Son organisme aurait-il trouvé ton seul ? Peut-être, mais peut-être pas, car elle avait déjà trouvé toutes sortes de solution pour marcher et courir en s’adaptant à ce conflit gênant. En guidant paisiblement vers une façon plus simple et plus organique de lever son pied, la voilà libre d’être une petite fille heureuse de marcher et de sauter dans la piscine du village, et de continuer un développement harmonieux.
Défroissage express
Cette expérience est un exemple extrêmement clair de ce que nous faisons en Feldenkrais, où les tissus musculaires, fascias et autres font partie de la danse, mais où l’on s’intéresse avant tout à ce que perçoit la personne et comment elle coordonne ses actions.
On voit aussi que cette demoiselle était embêtée lors d’un geste très simple ; elle est très à l’aise pour de très nombreuses actions, mais il y avait une étrangeté. Je propose de comparer cette bizarrerie à un faux-pli lorsque l’on repasse. Le tissu et le vêtement peuvent être magnifiques, il n’en reste pas moins qu’un peu de repassage, défroissage et vapeur le rendent plus beau et plus souple.
Je sais que l’époque est aux vêtements « infroissables » et à s’autoriser les vêtements chiffonnés en public, mais une séance de Feldenkrais va à rebours de cette tendance : on en sort défroissé, on retrouve les longueurs justes, on reprend des faux-plis qu’un petit accident de la journée avait ajouté dans notre tissu cérébral.
On peut vivre avec un cerveau froissé, mais je crois que ça fait plaisir de mettre une tenue dont le tissu tombe avec beauté. Mieux encore, les experts des tissus le savent : soulager d’un faux-pli évite d’abîmer la trame à des endroits qui réclamaient de la souplesse pour bien vieillir 😊
Photo de Cristofer Maximilian sur Unsplash
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Excellent…. quelle précision en tant que praticien talentueux, finesse d’observation… superbement décrit… Merci
Merci pour ce commentaire flatteur ! 😇